Grandir

Grandir aujourd’hui : un poème en 5 passages

A chaque fois, le même refrain — chacun est convaincu, sincèrement, d’avoir traversé l’époque la plus difficile. Nos grand-parents évoquent la guerre, la reconstruction, nos aînés les crises économiques, les plus jeunes le chaos du monde d’aujourd’hui. Je pense que tout le monde a raison. Mais tout le monde se compare. C’est en rentrant de l’une de ces discussions que j’ai pensé à mes enfants — nés à la charnière entre la génération Z et la génération Alpha — et je me suis demandé : dans quel monde, eux, grandissent-ils vraiment ? Et est-ce qu’on les écoute vraiment ? Ce poème est né de cette question.

Passage premier

Ils n’ont pas connu les tranchées boueuses,
ni les faims qui évidaient les ventres d’enfants
mais ils ont grandi sous d’autres ciels anxieux,
portant d’autres peurs dans leurs cœurs tremblants.
Paris en deuil. Bruxelles, la gorge serrée.
Puis le monde entier, soufflé comme une flamme
un virus invisible aux ailes effarées
a murmuré sa mort aux oreilles des mamans.
Et maintenant, dans les rues et sur les écrans
des guerres rallument leurs brasiers centenaires
la haine reprend ses habits d’évidence
le mépris de l’autre, vieux poison des tyrans,
revient en cortège, fier de son insolence.
Des droits arrachés hier au prix du sang versé
s’effritent aujourd’hui comme du sable entre les doigts
le corps des femmes redevenu champ de procès,
l’enfant sans voix, rendu muet par d’autres lois.
Ce que l’adulte nomme contrainte passagère,
l’enfant l’a gravé dans sa chair comme un sceau
les masques sur les joues, l’école étrangère,
le corps confiné dans d’étouffants berceaux
et dans ses yeux grands ouverts, les mains déjà trop vides
pour retenir un monde qui file entre ses doigts.

De la blessure

Ne dis pas : « Nous avons souffert bien davantage. »
La douleur ne se pèse pas sur les balances
chaque larme versée est son propre naufrage,
chaque peur endurée est sa propre souffrance.
Il y a le bruit des bombes, il y a le silence
de l’école vide, de la cour sans rires
les deux ont le goût amer de l’absence,
les deux ont laissé leurs traces dans les sourires.
Un stress est vrai dès lors qu’il habite une âme
la science le dit, et le cœur le sait aussi.
Ne rabaisse pas sa peine par tes proclammes ;
dis-lui plutôt : « Je t’entends. Tu n’es pas seul ici. »

Du monde numérique

Ils grandissent dans un monde de lumières froides,
les pouces dansant sur des écrans sans fin
leur ciel est fait de pixels, leurs routes sont des nodes,
leurs amitiés naissent au bord de l’infini.
Ne maudit pas ce monde — c’est le leur, tu sais.
Apprends-leur à y naviguer comme on apprend la mer
non en clouant les bateaux au port à tout jamais,
mais en lisant les étoiles et en tenant la barre.
Veille à ce que la nuit reste encore la nuit,
que le sommeil ne soit pas volé aux enfants par
les reflets bleus qui noient leurs yeux dans l’ennui.
Pose des limites comme on pose des étoiles
non pour punir, mais pour garder l’horizon
et rappelle que derrière chaque écran qui voile
la vie vraie attend, vaste et sans comparaison.


Grandir

De l’adulte protecteur

Le plus grand rempart n’est pas un mur de pierre
c’est toi, l’adulte debout dans la tempête,
c’est ta voix qui tient ferme, ta main familière,
tes yeux qui disent : « Ici, rien ne te fera défaite. »
Apprends-lui à regarder sans les yeux qu’on t’a donnés
ces vieux regards hérités qu’on croit être les siens,
ces peurs de l’autre cousues dans les générations,
ce mépris qui se transmet comme un venin ancien.

Dis-lui que la femme n’est pas un territoire,
que l’étranger n’est pas une menace à abattre,
que la haine est toujours la plus courte des histoires,
et que l’amour seul mérite qu’on se batte.

Écoute sans mesure, sans hiérarchie de deuils,
accueille la peur comme on accueille la pluie
non comme un signe de faiblesse, non comme un écueil,
mais comme la preuve qu’un cœur bat et qu’il vit.
Rends-leur les routines comme on rend la lumière
un repas partagé, une heure fixe de sommeil
car les crises ont brisé leurs boussoles premières
et c’est toi qui dois leur redonner le soleil.

Envoi

Leur monde n’est ni plus doux ni plus amer que le nôtre
il est simplement autre, tissé d’autres matières,
et comprendre cela est peut-être le chemin
de tout amour qui sait traverser les frontières.
Chaque génération mérite d’être vue
dans la singularité de ce qu’elle endure
non comparée, non jugée, mais reconnue
comme une vie à part entière, tendre et pure.

Car être compris est le premier pas vers la lumière.
Grandir